La plus-value des adresses : quel retour sur investissement au déploiement d’une Base Adresse Nationale ?

Article 2/3 de notre série "La valeur d'une base adresse" – 10 ans après la loi pour une république numérique et l'avènement de l'open data, un bilan sur le cas particulier de la donnée adresse

Part des adresses dans le PIB image © Geoplace
Image © Geoplace

Produire, diffuser et adopter une Base Adresse Nationale a un coût, autant pour le secteur public local, étatique que pour le secteur privé. La pertinence d’un tel chantier doit être évaluée au regard des bénéfices attendus. Dès lors, comment réaliser une estimation de la plus-value d’une telle base de données ? Pour répondre à cette question, nous proposons dans cet article un tour d’horizon des méthodes de calcul utilisées et les résultats de diverses études économiques sur le sujet : au Royaume-Uni, Costa Rica, Danemark, en Inde et à l’échelle de l’Europe.

Comment calculer le retour sur investissement (ROI) ?

Implémenter une méthode de calcul fiable est un défi complexe : l’adresse est un bien intermédiaire, sa valeur d’échange est nulle et son coût de production n’est pas mesurable. Comme nous l’avons vu précédemment, les adresses sont des biens intermédiaires qui « ne génèrent pas de valeur en soi tant qu’elles ne sont pas appliquées à des processus ou utilisées comme facilitateur dans la production de biens ou de services », il faudra donc nécessairement calculer une fourchette de valeurs[1].

Par exemple, la réussite d’un programme social en faveur des personnes défavorisées, produira de la richesse à l’échelle nationale (meilleure intégration, retour à l’emploi, etc.). Un tel programme nécessitera de pouvoir relier les bénéficiaires à une adresse, condition indispensable pour bien les identifier et les orienter. Pour autant, on ne pourra pas attribuer la totalité de la plus-value engendrée par un tel programme au seul système d’adressage utilisé. Il faudra donc retenir une juste répartition de cette plus-value des adresses.

Le calcul de plus-value repose alors sur la capacité à attribuer une part à l’adresse dans la plus-value générée par les services publics et privés qui l’utilisent. Ici la plupart des études retiennent trois catégories de plus-values des données géospatiales : les bénéfices pour le consommateur, les bénéfices pour les entreprises et les bénéfices sociaux, ces derniers étant les plus complexes à quantifier car leurs impacts se mesurent à plus long terme[2]. Les résultats présentés dans la suite de cet article peuvent donc difficilement être comparés car chaque méthode introduit ses propres biais.

Note : dans cet article nous présentons le résultat sous forme de coefficient. Par exemple, un ROI de 5:1 signifie que pour 1€ investis, on obtient 5€ de retour sur investissement. Soit 4€ de gain qui, exprimé en pourcentage, font un ROI de 400 %.

Études nationales

Au cours de ces vingt dernières années, plusieurs analyses se sont malgré tout essayées à cette entreprise de chiffrage délicat.

Bénéfices pour les autorités locales

La première étude du genre a été menée au Royaume-Uni en 2006 [3]. L’étude concluait que le National Land and Property Gazetteer (NLPG) pouvait faire économiser 54,4 millions de livres sterling par année au gouvernement, en ne prenant en compte que les bénéfices pour les seules autorités locales et en excluant donc les bénéfices pour les autres organismes tels que les services de secours ou privés. L’étude concluait ainsi à un ratio coût/bénéfice de 3,3:1

Une autre étude de 2010 du Local Government Association a confirmé ces chiffres, estimant que le NLPG a permis de réaliser, sur le seul volet "partage des données", un bénéfice de 17,7 millions £ par année pour les seules collectivités locales. Pour un coût annuel d’environ 5 millions, soit un ROI de 3,5:1 [4]

Return on investment analysis

En 2016, un autre rapport de la société Geoplace [5] a tenté de déterminer la valeur des adresses pour les autorités locales d’Angleterre et du Pays-de-Galles. Sur la période 2010-2015, le bénéfice net était évalué approximativement à 86 millions £ (grâce à la réduction de la duplication des données et à leur intégration, à l'augmentation des recettes fiscales, au transfert des flux et à l'optimisation des itinéraires dans le domaine de la gestion des déchets). L’étude estime ainsi que les bénéfices pour les 5 ans à venir devrait être de plus de 200 millions £, soit un retour sur investissement de 4:1.

En 2022, Geoplace a actualisé son rapport de 2016 et a révisé le chiffre des bénéfices sur la période 2017-2021 en calculant qu’il s’élevait à plus de 253 millions £, confirmant le ROI moyen de 4:1 [6]. Leurs prévisions pour la période 2022-2026 tablaient sur un bénéfice de 384 millions £, soit un ROI de 6:1. En dernier ressort, sur une période de 10 ans, l’étude conclue donc à un ROI moyen de 5:1 pour les autorités locales.

Bénéfices pour l’ensemble de l’économie

En 2010, l’Autorité danoise des entreprises et de la construction (DE-CA) a examiné les avantages financiers directs pour plus de 1 200 organismes recevant des données d’adresse [7]. Les avantages directs au cours de la période 2005-2009 s'élèvent à environ 62 millions d'euros, pour un coût total, jusqu’en 2009, d’environ 2 millions d'euros, soit un ROI de 30:1, et ce, sans comptabiliser les bénéfices tiers (pour une entreprise de navigation GPS par exemple). Environ 70 % de ces avantages ont été constatés dans le secteur privé et 30 % dans le secteur public.

De tels chiffres peuvent surprendre, mais il faut tenir compte du fait que le Danemark est un petit pays et qu’il a depuis longtemps développé une politique active de numérisation, de diffusion et de synchronisation des données (les données adresses sont par exemple appareillées aux données des bâtiments). Deux facteurs qui peuvent expliquer à la fois le faible coût comme les gains importants engendrés par la diffusion des données adresses dans ce pays. En effet, plus une base des adresses permet de désiloter la donnée et de la faire intéragir avec d'autres bases, plus l'efficience et donc la plus-value s'améliore.

Scénario contrefactuel : coût de l’absence d’une BAN

Quels que soient les chiffres et méthodes de calcul que l’on retient, on comprend à travers ces différentes études que les bénéfices d’une base des adresses sont considérablement supérieurs à leurs coûts. Mais encore faut-il aussi d’étudier les coûts de l’absence d’une telle base de données.

C’est précisément ce à quoi s’est attelé le Costa Rica, pays de 4,4 millions d’habitants, qui a commencé à mettre en œuvre un système d’adressage standardisé en 2010. Selon Geovanni Campos, directeur de la distribution postale chez Correos de Costa Rica, l’absence de système d’adressage a coûté à l’économie nationale 720 millions de dollars américains par an, le coût de la constitution de leur base adresse a lui été estimé à 4,8 millions de dollars américains par an[8]. Selon ces chiffres, le nouveau système d’adressage a donc rapporté davantage à l’économie costaricienne en une seule année que son coût total sur cinq ans.

En 2012, la Royal Mail à travers son service Postcode Address File (PAF) diligentait une nouvelle étude sur le sujet au Royaume-Uni [9], mais en s’intéressant cette fois à la valeur pour l’ensemble de l’économie et non plus seulement pour les autorités locales. Le PAF (Portail postal britannique) contient environ 28 millions d’adresses postales et reçoit près de 1,5 million de mises à jour par an, pour un coût de maintenance d’environ 24 millions £ par an. L’étude conclut que la valeur économique directe du PAF se situe entre 992 millions et 1,38 milliard £ par an, correspondant à la valeur directe pour le gouvernement et pour les entreprises britanniques, soit un ROI compris entre 40:1 et 60:1. Ces chiffres s’appuient à la fois sur les pertes que subiraient les différents acteurs en l’absence du PAF et les coûts supplémentaires que cela leur occasionnerait [10].

Addressing the world - An address for everyone

Enfin, dans son document intitulé « Addressing the world – An address for everyone » [11], l’Universal Postal Union (UPU, agence spéciale des Nations unies), abordant la question de l’adressage européen, affirme qu’« une base de données d’adresses exhaustive, harmonisée et géocodée, disponible dans toute l’UE, pourrait générer des gains potentiels de plusieurs milliards d’euros chaque année, grâce à une efficacité accrue, une réduction des efforts redondants, des délais de réponse plus courts, des vies sauvées, une collecte des impôts plus large et des avantages socio-économiques intangibles améliorant le bien-être de l’État. Le montant exact était difficile à évaluer, mais il a été provisoirement estimé que la valeur globale pourrait atteindre 0,5 % par an du PIB de l’UE, soit un total d’environ 63 milliards d’euros ». Rapportée au PIB de la France, on peut donc estimer qu’une base adresse nationale aurait généré approximativement une valeur de 10 milliards par an en 2012 (0,5% de 2091 milliard), 15 millliard en 2025.

En Inde, quatre scientifiques ont également tenté d’évaluer le coût engendré par l’absence d’une base des adresses fiable, résultat : « l'absence d'un bon système d’adressage coûte à l'Inde au moins $10 à $14 milliards par année, soit environ 0,5% de son produit intérieur brut annuel » [12].


*
*    *


Au terme de cette revue comparative, il nous est donc possible de préciser plus concrètement la valeur économique, mais aussi sociale, de la publication d’une base adresse nationale. Les chiffres récoltés, même en les minorant pour tenir compte des bénéfices externes, permettent de soutenir, sans aucun doute possible, que la plus-value d’une telle base est sans commune mesure avec son coût.

Dès lors, on peut légitimement se demander, eut égard au fort bénéfice généré, pourquoi la constitution d'une telle base de données a-t-elle mis autant de temps à voir le jour en France ? Si l’ensemble des autorités s’accordent pour reconnaître l’importance de ce chantier, pourquoi trop souvent encore pâtit-il de nombreux freins et obstacles à son déploiement et à son adoption. Cette question sera l’objet de notre dernier article à suivre.

Auteur : équipe Bases Adresses Locales



                                          

                                          


  1. Return on investment analysis - Assessing the value of address and street data to local authorities in England and Wales, Geoplace, 2022 ↩︎

  2. The Economic Impact of Geospatial Services, AlphaBeta, September 2017 ↩︎

  3. A study to evaluate the benefit of the local and national land and property gazetters, CEBR, 2006 ↩︎

  4. The Value of Geospatial Information to Local Public Service Delivery in England and Wales, Dr Gesche Schmid, GI Policy Lead, Local Government Association, 2010 ↩︎

  5. Cost Benefit Analysis of Address and Street Data for Local Authorities and Emergency Services in England and Wales, GeoPlace,Andrew Coote, mai 2016 ↩︎

  6. Return on investment analysis - Assessing the value of address and street data to local authorities in England and Wales, Geoplace, 2022 ↩︎

  7. The value of Danish address data: Social benefits from the 2002 agreement on procuring address data etc. free of charge, Danish Entreprise and constuction Authority, july 2020 ↩︎

  8. Correos de Costa Rica "Mid Way" In Its Plan To Transform Costa Rica's Addresses, Insidecostarica, 2011 ↩︎

  9. Estimating the Economic Value of PAF, AF Advisory Board, septembre 2012 ↩︎

  10. What is the Value of an Address?, Charles Prescott, Journal of Creating Value, mai 2015
    ↩︎

  11. Addressing the world – An address for everyone, Bureau of the Universal Postal Union, 2012 ↩︎

  12. How much do inaccurate addresses cost India? $10 billion to $14 billion a year!,Santanu Bhattacharya Sai Sri Sathya Kabir Rustogi Ramesh Raskar, 2018 ↩︎