Entretien avec Thierry Jean, fondateur de Adresse for All

Entretien avec Thierry Jean de l'institut AdressForAll qui plaide en faveur de l'ouverture des données et de l'amélioration de la société par le bon usage de la technologie, en mettant l'accent sur les technologies géo-spatiales

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Bonjour Thierry Jan, pouvez-vous vous présenter, quel est votre parcours et comment êtes-vous arrivé à travailler aujourd'hui pour Address fo All ?

D’origine française, je suis arrivé au Brésil où j’ai commencé à travailler dans le domaine de la cartographie, après une carrière chez Saint-Gobain et à la chambre de commerce France-Brésil. J’ai en effet rejoint Apontador (équivalent de Mappi ou de Via Michelin au Brésil) de 2003 à 2008. Puis en 2008, j'ai dirigé Telenav qui était le pionnier en matière de navigation GPS pour portable et qui a eu un gros succès aux États-Unis. Mais la filiale a fermé en 2015 en raison de l’arrivée d’offres gratuites (GoogleMap et Waze, notamment).

À la fin de mon contrat avec Telenav, j'ai commencé à m'intéresser au projet OpenStreetMap pour lequel j'ai un peu travaillé. De 2018 à 2023, j'ai eu un contrat avec Apple Map USA qui m'a embauché pour aider OpenStreetMap à se développer sur le Brésil, puis Apple s'est désengagé des données libres. Durant cette période, j’avais toujours eu en tête le sujet de l’adressage, et notamment le projet BANO que Christian Quest avait présenté lors du State of the Map 2014 en Argentine. J’ai donc décidé de monter un projet similaire au Brésil avec des gens de la communauté OpenStreetMap. Nous avons créé l'institut AddressForAll (« une adresse pour tous »), en 2020. Nous avons reçu l'aide d’Apple, puis de TomTom, et enfin de Microsoft qui nous a proposé d’étendre le projet à toute l'Amérique latine, ce que l’on a fait grâce à leur financement. Par la suite nous avons perdu Microsoft mais nous avons gagné l'appui de Overture Maps Foundation et de Esri.

Quel est le statut de Address fo All et combien de personnes donc à l’origine de Address fo All ?

Il s’agit d’une association sans but lucratif de droit brésilien, basée au Brésil. Nous étions trois fondateurs au début, puis rapidement un peu plus. On reste aujourd’hui une petite équipe, avec nos free-lance, nous sommes entre 7 et 10 personnes. On travaille beaucoup sur le mode projet, donc nos effectifs de free-lance varient en fonction des projets.

Justement, comment initiez-vous vos projets et comment convainquez-vous les différents pays? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Nous rentrons en contact avec les gouvernements et nous essayons d'identifier ceux qui ont des données d'adresse. Nous avons ainsi découvert qu’en Amérique latine, il y avait souvent une base d'adresse disponible, réalisée par les instituts de la statistique, car à l'occasion du recensement, les agents relèvent la latitude-longitude des foyers. Malheureusement, ces bases ne sont souvent pas publiées de peur d’enfreindre le secret statistique. Or nous mettons en évidence que les adresses concernent des lieux, des édifices, et non pas des personnes, et donc que ces données sont intrinsèquement publiques. En effet, si une entreprise de cartographie, une entreprise des eaux ou une municipalité note le numéro d’une maison, le nom de la rue et la latitude et longitude, il est possible de constituer une base de données d’adresses ouverte. Nous arrivons donc à convaincre les instituts de la statistique d'interpréter la loi du secret statistique d’une manière plus moderne.

Dès 2011, le Brésil a été le premier pays à avoir décidé de publier. L'Uruguay avait également un projet d'adresse qui avait été monté en partenariat avec l'Institut National de la Statistique en 2017. Nous avons donc pu nous appuyer sur ces deux exemples, et mener un travail de plaidoyer intensif (c’est-à-dire beaucoup d’emails, de réunions, d’appels téléphoniques). Nous avons par exemple obtenu, après deux ans de négociations, que le DANE (Departamento Administrativo Nacional de Estadística), en Colombie, publie ses données, même s’ils ne se sont pas encore lancés dans un véritable projet de base adresse mis à jour de manière permanente. 

Notre argument pour les convaincre, c’est de leur expliquer qu’une base d'adresse c'est un phénoménal retour sur investissements pour un pays. Une bonne base d'adresse peut impacter le produit intérieur brut d’un demi point de pourcentage et ne demande pas plus de 4 à 5 personnes en effectifs pour la gérer. Bien sûr, il est préférable d’avoir une plus grosse équipe, mais déjà avec 4 ou 5 personnes, on peut en quelques années faire une énorme différence dans la gestion des adresses d'un pays. 

Une base adresse nationale peut compter pour 0,5% du PIB

Donc on sensibilise les pays, on fait un travail de plaidoyer auprès des gouvernements. On insiste sur le fait que les pays qui ont développé un projet spécifique pour les adresses ont réussi à promouvoir effectivement des adresses de bien meilleure qualité que les autres. Et pour cela, la France est un de nos exemples, l'Uruguay en est un autre, le Chili est en train de débuter. 

Il y a différents exemples dans le monde, mais le projet français nous semble le meilleur de par sa gouvernance. En effet, le projet français qui est né indépendamment des administrations, par l'intermédiaire de ETALAB, s’est appuyé dès le début sur un modèle réellement ouvert. Par exemple, tous les logiciels qui ont été développés sont disponibles sur Github en licence ouverte. Ce n'est pas le cas pour le projet uruguayen, ce n'est pas le cas pour plein d'autres projets. Et donc ça, c'est quelque chose d'effectivement très intéressant.

Aujourd'hui en 2026, combien de pays avez-vous réussi à entraîner dans cette démarche d'adressage environ ?

En Amérique latine, nous avons réussi à faire en sorte que les données de la Colombie, du Chili et du Paraguay soient publiées. Et nous continuons de négocier depuis cinq ans pour convaincre  l'Argentine, l'Équateur et le Pérou.

Mais attention, il y a une grande différence entre publier une base d’adresses une fois tous les dix ans, comme pouvait le faire le Brésil, et se doter d’un véritable projet de mise à jour continue.

Grâce aux modèles du projet français et du projet uruguayen, on arrive maintenant à motiver des pays à monter des projets d'adresses. Récemment, nous avons pu convaincre le Mexique de se lancer. Nous sommes en train de travailler avec le Brésil, le Honduras, le Guatemala, la République dominicaine, le Panama… donc en tout nous avons huit pays qui sont en route pour avoir des projets d'adresse, c’est le résultat d’un patient travail d’influence.

Vous vous concentrez donc sur l’Amérique latine ?

Oui, même s’il nous arrive d’intervenir ailleurs dans le monde entier. Par exemple, nous avons mis au point une méthodologie pour aider les pays à définir des géocodes (coordonnées à laquelle une adresse se situe). Cette méthodologie qui s'appelle AFA codes nous a permis d’être invité par le Cameroun afin de les aider à mettre en place leur propre code, le code BANOC (Base d’adresses Numérique Ouverte du Cameroun).

AFA Codes méthodologie

Vous citez beaucoup le projet français en modèle, quelles spécificités lui trouvez-vous ?

C’est l’ouverture des sources qui caractérise le projet français par rapport à d'autres. Comme je l’ai déjà dit, il est entièrement disponible en source ouverte. On peut donc parler du projet français à un gouvernement qui voudrait commencer, en leur disant « écoutez, au lieu de réinventer la roue, vous pouvez aller sur le GitHub français, et vous pouvez adapter ce que les français font à votre réalité ».

Ensuite, l'équipe française a réellement réussi à mettre en place des outils qui sont très simples pour les utilisateurs. Cette facilité d'usage des applications est essentielle.

Par ailleurs, c’est la gouvernance extrêmement originale du projet français que je mets en avant. Car n'importe quel pays aurait pu créer une application “mes adresses” classique, la mettre entre les mains des communes et leur demander de compléter. Mais ça, en fait, ça ne marche pas, dans aucun autre pays. Parce qu'on a 35 000 communes en France, on a des petites communes de 500 habitants, de 1 000 habitants, de 2 000 habitants. Comment voulez-vous que la seule personne qui est à l'administratif, un(e) secrétaire par exemple, se motive pour travailler sur une application “mes adresses” si cette application n'est pas extrêmement simple. Et même si l’application est simple, il va être difficile de convaincre la personne en charge de se former et de s’impliquer. 

Or, ce qui a été absolument génial dans le projet français, c'est le fait d'avoir laissé cette application disponible pour n'importe qui dans la communauté. C'est-à-dire qu’une entreprise, un partenaire public… peut venir en aide aux communes. La Poste a par exemple réalisé des prestations d’adressage pour près de 4 à 5 000 communes en France. C'est exceptionnel ! Ou encore, le fait qu'un passionné d’OpenStreetMap, qui connaît bien son territoire, puisse s’emparer de l'application et réaliser une base d'adresse locale pour la proposer ensuite à la mairie, c’est unique.

Il s’agit donc d’un projet complètement décentralisé, mais quand même contrôlé, gouverné, puisque le prestataire ou le partenaire qui réalise la base ne pourra pas publier la base qui devra être homologuée par la mairie. Cette idée est une idée toute simple et géniale, basée sur la coopération, et c’est cette coopération qui fait la différence entre le succès et le fiasco d'un projet.

C’est donc la dimension de commun numérique, la dimension participative qui fait tout l'intérêt du projet français et qui vous a décidé à prendre ce projet en modèle?

Tout à fait ! Auparavant, j'allais rencontrer les gens, je leur disais, « montez un projet, débrouillez-vous », mais je ne pouvais pas vraiment les aider plus que cela. Aujourd’hui, je leur montre tous les outils français. J’ai une présentation dans laquelle je montre toute votre technologie, j'explique en quoi le projet français se distingue, qu'il est disponible en open-source. Je montre l'application Mes adresses. J'explique comment accéder au site et éventuellement faire un test.

On a même commencé à faire le portage de cette application sous plusieurs langues, ce qui nous permet de réaliser une démonstration, dans un contexte local concret, à nos interlocuteurs étrangers. On peut ainsi charger des adresses et proposer à nos interlocuteurs un outil qui leur permette de visualiser ce que sera ce chantier. Et donc, on arrive à illustrer de manière beaucoup plus concrète pour une administration, au Honduras, au Panama... que son projet va pouvoir avancer relativement rapidement parce qu'il y a déjà des outils, et ça c’est formidable !

Brochure de présentation de Address for All
Brochure de présentation de Address for All

Par exemple, aux États-Unis, il y a un projet d'adresse qui s'appelle le National Address Database (NAB), Mais ils ont un petit budget, peu de personnel, et ils ne parviennent pas à faire en sorte d'avoir les contributions de tous. Donc, leur projet est lacunaire. Pareil au Canada. Moi ce que j'aimerais c’est de pouvoir mener un test via l'application Mes adresses avec quelques communes d’un comté aux États-Unis. Si on parvenait à ce qu’un comté puisse diffuser des adresses de qualité grâce à Mes adresses, ce serait la preuve que cela fonctionne.

Vous êtes donc convaincu que la centralisation en matière d'adressage ne peut pas marcher. Il faut forcément que ce soit participatif pour arriver à produire un effet boule de neige et entraîner les différentes parties qui sont responsables de la mise à jour des adresses ?

En effet, essayez de faire des adresses dans un pays comme le Brésil qui couvre plus de 8 millions de kilomètres carrés.... Pour des grands pays africains, sud-américains, ou des pays qui n'ont pas les moyens, qui ont déjà plein de restrictions budgétaires, ça serait trop compliqué d'avoir des adresses générées de manière centralisée. Donc, c'est fondamental aujourd'hui d'avoir des systèmes décentralisés.

L'adresse digitale permet de décentraliser sa production au niveau de la personne, ça c'est un des gros avantages. Si vous centralisez la génération des adresses entre les mains de l'administration centrale, vous n’obtiendrez que des projets lacunaires, coûteux et complexes. À l’inverse, l’idée des géocodes, qui peuvent être générés depuis des smartphones, permet d’auto-déclarer son adresse, qui pourra ensuite être validée par un agent public. Et c’est d'ailleurs ce que le projet français a fait depuis 2025 en permettant la contribution des utilisateurs. 

Au niveau de vos sponsors, comment perçoivent-ils cela, quelle est leur position ?

Aujourd’hui, notre sponsor principal est Overture Maps Foundation. Overture Maps a été fondé par des big tech (les membres fondateurs sont Amazon, Meta, Microsoft et TomTom), et aujourd'hui il y a 50 entreprises membres qui cherchent à faire des bases de données cartographiques mondiales. Globalement, ils prennent OpenStreetMap et tentent d’organiser les données. Par exemple, ils ont une base de données des points d'intérêt (POI), une base des bâtiments avec 2,7 milliards de bâtiments au niveau mondial, une base des voies de transport… Leur but c'est de mettre tout cela à disposition de la communauté, en licence CC0 (licence ouverte) quand c'est possible.

En ce sens, le projet de base des adresses français représente un modèle pour eux dont ils sont admiratifs. Un telle base de données leur permet de se focaliser sur l’assemblage des données, leur organisation et la vérification des licences d’utilisation, ce qui est leur cœur de métier. C'est cette complémentarité entre production locale, ouverture des données et réutilisation mondiale qui nous paraît particulièrement prometteuse.

Un mot enfin sur les perspectives que tu envisages pour les projets d’adressage d'une manière générale ?

De nombreux pays commencent à prendre conscience de l'importance de disposer d'une base d'adresses fiable. Je reviens de la conférence UN-GGIM tenue à Addis Abeba en Éthiopie et plusieurs pays africains sont en train de lancer des projets d'adresses. Cependant, cette prise de conscience reste encore limitée.

On voit par exemple des pays qui se lancent dans des projets ambitieux de cadastres, très centralisés, et qui y consacrent des millions en pure perte. Alors que peut-être, la meilleure manière de commencer avant de concevoir un cadastre, c'est de constituer une base des adresses décentralisée. Une adresse par parcelle, c’est déjà un bon début dans la perspective de créer un cadastre.

Je souhaite également attirer l'attention sur les pays qui ont déjà réussi à mettre en place une base d'adresses. La France en est un bon exemple. Il est essentiel de préserver les caractéristiques qui ont fait le succès de son projet. Une gouvernance trop centralisée et trop bureaucratique risquerait de compromettre sa capacité à mobiliser les acteurs locaux et à maintenir des outils simples et accessibles.

Cela me préoccupe, car ma crainte c'est que ce savoir-faire, quant à la facilité d'usage des interfaces pour les utilisateurs et à la dimension contributive, ne se perde si l'administration commence à prendre trop d'emprise sur un projet qui a construit son succès grâce à son autonomie d’organisation et son exigence de rester très accessible. 

Entretien entre Olivier Bourreau (Programme BAL) et Thierry Jean (AdressForAll), le 9 octobre 2026

Conférence "Bases d'adresses uniques et ouvertes, un pas vers l'efficacité nationale", 26 mars 2025 :